Un jour j'ai vu Gilda.
Je me souviens lorsque j'étais gosse, le vendredi soir, il fallait absolument regarder Apostrophe en famille. Pivot et ses invités écrivains refaisait élégamment le monde. Je ne comprenais pas tout, mais je restais, trop content de pouvoir veiller comme les grands. A la fin de l'émission, nous avions le droit de regarder ce drôle d'énergumène de Claude-Jean Philippe qui venait présenter le film de son ciné-club. Moments mémorables où l'on voyait ce passionné, lunettes sur le front, évoquer en s'animant les films qu'il aimait. Moi, je buvais ses paraoles, et puis je disparaissais. Pas le droit de voir le film. Trop petit. Pas juste.
Et puis un jour, je ne sais pas pourquoi, le miracle s'est produit. Ma mère est partie se coucher, ma soeur aussi je crois, et nous sommes restés seuls, mon père et moi à regarder le film du ciné-club. Incroyable. Un pur moment d'exception.
Le film proposé était Gilda, de Charles Vidor, avec Glenn Ford et Rita Hayworth. Et le méchant s'appelait Ballin, Ballin Mundson. Je ne me souviens plus de son nom d'acteur, mais puisque je vous dis qu'il s'appelait Balin dans le film ! C'est bien là l'esssentiel non ?
Je crois que ma passion du cinéma date de ce jour, de ce film parfait ou Gilda dansait en otant ces longs gants et en chantant
"Put the blame on me, boys
Put the blame on me."
J'ai toujours rêvé de ressembler à Glenn Ford dans ce film : fort, énigmatique et tellement amoureux. Amoureux, je l'ai été, fort et énigmatique... pas sûr.
J'aurais adoré réaliser ce film. Juste ce film, je ne suis pas gourmand. Imaginez : faire et Gilda et disparaître. C'est d'ailleurs ce qui est arrivé au metteur en scène Charles Vidor : il a tourné ce chef d'oeuvre et puis... des navets. Comme s'il avait concentré toute l'énergie, l'inpiration et la magie dont il était capable dans ce seul film.
A chaque fois que j'ai revu ce film (et il y en eu des fois), j'ai ressenti ce même petit pincement au coeur qui me ramenait à cet instant de ma vie où j'ai basculé dans le monde des grands. J'aurais volontiers prolongé cet instant. Figé même. J'en serais resté là, avec des rêves, et seulement des rêves.